Accueil silencieux…

Vous venez d’entrer dans notre synagogue en ce jour solennel.

Je vous ai vu rentrer, nous nous connaissons certainement, mais il se peut aussi que vous arriviez pour la première fois.

De la téva, je vous observe, et je m’interroge.

Cet office de Roch Hachana, cet office de Kipour, vont-ils répondre à vos attentes ?

Diriger un office, c’est un peu comme être suspendu entre ciel et terre, entre ciel et mer. La terre de notre réalité matérielle, le ciel de nos espoirs, la mer de nos sentiments.

J’essaie que ma voix soit agréable et entendue, je suis immergée dans la beauté des textes, je vous écoute, vous qui chantez, vous qui chuchotez, les enfants qui se promènent, ceux qui rêvent, ceux qui feuillettent le livre. J’ai l’espoir que chacun trouve quelque chose à sa mesure dans ce moment solennel.

Je suis avec tout le monde, d’une façon un peu spéciale. Du haut de la téva, je ne peux pas vous parler, cela me manque, je voudrais vous accueillir, et c’est ce que j’aimerais essayer de faire avec ce texte. C’est de ce sentiment que ce texte est né, pour exprimer tout ce qui existe pour moi à travers les textes de notre tradition, et à travers la gestuelle de nos rencontres.

« les textes de notre tradition » ici, veut dire « le texte de nos prières ». Mais j’éprouve des difficultés à utiliser ce mot. « Prier » quelqu’un, c’est lui formuler une demande, au sens où la langue française l’entend. « tefila » en hébreu, c’est un examen de soi, un émerveillement, un partage.  Le « livre de prière » se dit « sidour », c’est-à-dire « l’ordre des textes ». Je suis heureuse à l’idée que nous avons des textes magnifiques, qui portent des espoirs, des enthousiasmes et des courages collectifs, les compréhensions, des sentiments, des défis individuels. Mais le mot « prière » me met mal à l’aise, il est trop empli de connotations qui sont à mes yeux des contre-sens. Quels autres mots utiliser ? Nous le trouverons peut-être ensemble. En attendant, j’espère que nous saurons nous ouvrir à l’éventail des sens possibles de notre présence ensemble, ici, autour de ces textes ancestraux.

Vous me direz avec justesse : « Rabbi, vous pouvez écarter, peut-être, le mot « prière », mais que ferez-vous du mot « dieu » ? Il apparait à chaque coin de traduction ! »

Ah, certainement, ce sujet-là est un grand sujet. Existe-t-il une force transcendante ? Sommes-nous faits de nature, uniquement ? Nos décisions sont-elles le résultat des opérations de nos neurones, des conjonctions de nos réponses hormonales ? Sommes-nous une grande machine ? Sans que nous sachions comment, nos décisions et nos actes sont-ils le résultat inéluctable du fonctionnement de nos corps ? Peut-être. Mais en écrivant ces mots, ma pensée s’en détache. Cela me semble bien impossible. Nous ne sommes pas faits que de matière. Nous pouvons subir la pression de nos hormones et des circuits que l’expérience a imprimés dans nos cerveaux, mais nous pouvons aussi agir, réorienter ces impulsions nerveuses, soigner nos errances, tenir avec bienveillance la main à notre part naturelle, et l’accompagner un peu plus haut. Nous ne sommes pas qu’une grande machine. Au-delà de la matière qui nous compose, je suis persuadée et je veux croire, qu’existe une liberté qui n’a pour limite que celles qu’on veut trop lui imposer. Cette liberté au-delà du naturel n’est pas une chose simple bien sûr, c’est un immense territoire mystérieux, il faut partir à sa conquête, et c’est peut-être là la plus profonde aventure humaine. Tel est en tout cas mon sentiment en écrivant ces lignes.

Rien à voir, vous le constatez, avec une transcendance écrasante, un dieu oppressant. Cette vision-là, n’a jamais été la mienne, je l’ai rencontrée de loin peut-être, elle n’a jamais retenu mon intérêt. L’évoquer me semble une perte de temps, excepté quand le sujet est important pour vous, et que vous m’en parlez. Il devient alors profondément humain.

Cette vision exclut-elle l’idée d’obligation, de commandement ? On répondrait oui, si la liberté était un don et un dû. Mais non, puisque la liberté est un devoir. Chacun en décidera, certes, mais notre tradition affirme que nous devons faire le choix du bien, le seul fait d’être en vie nous engage.

Rien à voir non plus avec un Dieu « négociant », dont on pourrait acheter la bienveillance par des louanges et de l’obéissance.

Mais oui, au contraire, une sagesse ancienne qui nous apprend à rendre présent dans nos vie la liberté de résister, politiquement, quand il le faut, la liberté de créer, en littérature, d’inventer, en science, de la psychologie à la physique. La liberté, ça peut être très abstrait. Cette difficile conquête demande un soutien, un appui, au long de nos vies bouleversées, au fil de notre volonté de transmettre.

Le droit de tout choisir à tout instant !

La liberté de décider jamais dans la peur ou le chantage, toujours dans la conscience !

Alors que les peines, les désespoirs, les situations matérielles difficiles, la maladie, les pressions, extérieures et intérieures, nous incitent si souvent à renoncer ?

Au cours de nos offices, nous faisons appel à une force transcendante. Parfois nous y croyons, parfois elle nous semble inaccessible. Parfois, nous disons le mot « amour » et il a un sens, parfois, il nous semble un mensonge et une hypocrisie. Le mot « confiance », le mot « bonheur », le mot « beauté », « humanité ». Mais c’est quand nous en avons le moins envie de les prononcer que nous avons le plus besoin d’eux. Avant d’être Rabbin, ma marge de manœuvre personnelle dans les offices était plus grande. Combien de fois n’ai-je pas pleuré, portée par le chant de la communauté, en chantant léHa dodi, ce chant d’espoir et de renaissance, quand l’espoir et la renaissance me paraissaient impossibles ? Pourtant, j’avais chanté ses mots à d’autres moments, dans des moments de joie, de sécurité. Le contraste provoquait en moi un déluge de larme, mais me rappelait également, que l’espoir avait existé, ce qui me forçait, d’une façon même infime, à évoquer la possibilité que de meilleurs temps viendraient.

Lorsque je prononce en hébreu la vocalisation « adonaï » prononcée à la place du nom ineffable, je me sens invitée à regarder plus loin, à m’émerveiller à nouveau, par exemple, du jour qui nait, lorsqu’on prononce la bénédiction « qui créé la lumière et façonne les ténèbres », comme si un nouveau temps m’était donné, et qu’il m’appartenait de le sculpter. Il faudrait dire cela pour chaque bénédiction. « adonaï » est cette réaffirmation que nous n’avons pas d’autre maître que notre engagement à tirer le meilleur parti de ce petit intervalle entre notre naissance et notre mort. D’inscrire ce petit coin de temps dans le paysage de valeurs qui dépassent le temps.

En ce jour de Roch Hachana, en ce jour de Kipour, je nous invite à ranimer en nous l’idée d’un pouvoir infini sur nos vies, de consacrer notre jeûne à la tristesse que nous avons d’avoir sous-estimé notre capacité d’agir pour le bien et notre puissance d’entreprise, de consacrer notre enthousiasme à réinscrire cet immense potentiel dans notre quotidien.

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