Jêuner à Kipour a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

Jêuner à Kipour a-t-il encore un sens aujourd’hui ? Rabbin Floriane Chinsky
(Billet écrit pour notre émission de radio, Hadech Yaménou, 90.2 le dimanche de 18h30 à 19h30, http://hadech.wordpress.com/)

Cette question est une question provocatrice. On connait l’histoire de ces grands-pères qui allaient exprès fumer devant la synagogue le jour de Yom Kipour. Qu’aucun auditeur n’y voie un encouragement ! Pourtant, c’est un signe qu’existe une sorte de « tradition contestataire », venant certains des juifs qui tiennent parfois sincèrement à leur identité et à leurs valeurs. Ils ne s’identifient pas aux aspects rituels du judaïsme, et encore moins à une tradition qui résonne comme une privation amorale voir immorale, un rite qui leur semble archaïque et indigne.
En quoi se priver de nourriture fait-il progresser nos valeurs ?
Ne pas manger va-t-il en quoi que ce soir améliorer l’état du monde ?
Si yom kippour est le jour des expiations, ne ferait-on pas mieux de manger, d’être forts, et de donner cette force à ceux qui souffrent pour les aider ?
En quoi souffrir nous-même peut-il être d’une aide quelconque ?
Le prophète Isaïe (chap.58) n’a-t-il pas dit que le jeune qui plait à Dieu consiste à œuvrer pour la justice ? Et ce texte est justement lu dans la haftara du matin de yom kipour !

On voit que si provocatrice soit-elle, cette question a sa légitimité et mérite une réponse.
D’un autre côté, la réponse mérite elle aussi d’être entendue par les provocateurs…il serait trop facile de critiquer sans accepter le dialogue.

Admettons donc que le jeûne présente deux inconvénients :
1 – un inconvénient de confort.
2 – un problème idéologique.

L’inconvénient de confort se comprend aisément. Il est plus simple de manger que de s’en abstenir. Pourtant, dans une perspective non religieuse mais humaniste et engagée, l’objection de difficulté n’est pas recevable. On veut faire ce qui est bon, non ce qui est aisé.

On peut même dire que le contraire est vrai. La difficulté est un argument en faveur du jeûne. Le jeune nous permet de connaitre nos limites, de sentir notre faiblesse, de nous convaincre de notre nature éphémère et matérielle, et de nous encourager à prendre soin de nos corps le reste de l’année, avec une nouvelle conscience de l’importance de cet acte. Jeuner nous oblige à partager l’expérience de la faim, qui est malheureusement un fléau pour une grande partie de l’humanité. Jeuner enfin, nous prépare également à supporter la faim. Il n’y a pas si longtemps, et à toutes les époques, le peuple juif a été confronté à des réalités matérielles très difficiles. La souffrance est-elle une raison légitime pour abdiquer ses valeurs ? Aucun d’entre nous ne sait s’il serait capable de résister sous la torture, mais nous voulons au maximum nous imprégner de l’idée de notre devoir, celui de mettre nos valeurs au-dessus de notre souffrance même. C’est ce que nous affirmons lorsque nous souhaitons être capables d’aimer l’Eternel notre dieu « de tout notre cœur, de toute notre âme, et de tout notre pouvoir ». La difficulté, toute relative, du jeûne nous met face à notre faiblesse et à la nécessité de mettre nos valeurs à l’abri au plus haut, en un lieu indestructible, au-delà des souffrances physique.
L’inconfort du jeune est donc un bien piètre obstacle.
La vie n’est pas faite que pour notre confort, elle est faite aussi pour l’affirmation de nos valeurs.

Mais en dehors de cela, le jeune présente peut-être un problème idéologique. Il pourrait s’inscrire dans une philosophie de l’ascèse que l’on peut estimer dangereuse.
D’après le « dictionnaire des faits religieux », on désigne par ascétisme « une règle de vie marquée par des privations volontaires dans un but spirituel (moral ou religieux)… . Il est possible de suivre quelques-uns au moins de ces préceptes dans le cadre d’une existence ordinaire, mais le choix d’une rigueur extrême, le plus souvent reliée à des représentations religieuses, impose presque toujours une rupture avec le « siècle »… »

En jeunant à Yom Kipour, adhère-t-on à une vision ascétique du judaïsme ?
Peut-être pas, ou pas dans un sens péjoratif. Le mot grec asketes renvoie à un exercice sur soi-même, un travail qui permet d’accéder au contrôle de soi.
Certes, notre tradition enseigne : « Ce n’est pas du pain seulement que l’homme vivra, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » « לא על הלחם לבדו יחיה האדם כי על כל מוצא פי יקוק יחיה האדם » (deut 8), et nous incite à ne pas nous satisfaire des nourritures matérielles. Mais elle reconnait aussi leur importance en affirmant : « sans farine, la Torah n’existe pas », « אם אין קמח אין תורה אם אין תורה אין קמח » (michna avot 3)
Le judaïsme n’est pas une tradition ascétique. Si l’ascèse peut être autorisée (nazir), elle n’est pas encouragée.
Ainsi, la tradition juive est aussi méfiante vis-à-vis de l’ascétisme que peut l’être une certaine critique rationaliste.
Certes, la Torah exige cette discipline et l’appui de toute son autorité :
« Mais au dixième jour de ce septième mois, qui est le jour des expiations, il y aura pour vous une convocation sainte, vous mortifierez vos personnes, vous offrirez un sacrifice à l’Eternel et vous ne ferez aucun travail en ce même jour, car c’est un jour d’expiations destiné à vous réhabiliter devant l’Eternel votre Dieu. Ainsi toute personne qui ne se mortifiera pas en ce même jour sera supprimée de son peuple…» (Lev 23 :26-31)
Mais le talmud exclut tout excès en la matière lorsqu’il définit les modalités de ces privations. Le traité Yoma qui est consacré AU JOUR J pourrait-on dire, au jour de Kipour prévoit ainsi :
« Michna Yoma : Les enfants on ne les prive pas le jour de kipour mais on les éduque un an ou deux à l’avance pour qu’ils soient habitués aux commandements. »
« Une femme enceinte qui a senti les odeurs, on la nourrit jusqu’à ce que son âme soit rassérénée, עד שתשיב נפשה, un malade on le nourrit selon l’avis des spécialistes על פי בקיאין et s’il n’y a pas de spécialistes à cet endroit on le nourrit selon ce qu’il demande, jusqu’à ce qu’il dise « cela suffit », – et le Talmud de poursuivre sur un terrain que l’on n’aurait jamais imaginé – Une femme enceinte qui a senti « la viande consacrée ou de la viande ce cochon », on trempe un bâton dans cette sauce et on le pose sur sa bouche. Si elle s’apaise, c’est très bien, sinon, on lui donne à manger la sauce elle-même, si elle s’apaise, c’est très bien, sinon on lui donne à manger cette même graisse car il n’existe rien qui puisse s’opposer au pikouaH néfech, à la protection de la vie, si ce n’est l’idolâtrie, les violences sexuelles et l’assassinat » (Babli yoma 82a)

Rien ne peut tenir devant le danger. Si on a le moindre soupçon concernant un danger de mort, tous les commandements de la Torah s’effacent devant cet impératif.
Ainsi, notre tradition exige de nous avec toute son autorité que nous prenions au sérieux les commandements, mais elle exige avec une autorité égale que nous ne faisions pas d’excès inconsidérés dans leur application. Elle ne prône pas un ascétisme lobotomisant qui soumet l’homme mais l’apprentissage d’une discipline de contrôle de soi.
En nous demandant de jeuner, de réfléchir sur nos vies, de prier, de faire des dons aux pauvres et de soutenir nos synagogues, notre tradition exige de nous que nous prenions conscience de l’importance de nos vies. Ce n’est pas une vie de confort matériel et de mollesse qui fera de nous des êtres satisfaits et heureux, mais une vie d’action et d’engagement dans l’intelligence.
Comme le dit la sagesse populaire :
Si tu possèdes une chose dont tu ne peux te passer, tu ne la possède pas réellement, c’est elle, qui, en fait, te possède.

Pour un juif, jeuner à yom kippour, c’est affirmer son identité juive, c’est affirmer la primauté de ses valeurs sur son confort, c’est marquer une solidarité avec ceux qui souffrent, c’est amoindrir ses forces pour perdre de sa superbe et nous remettre vraiment en question, c’est augmenter les chances de comprendre, cette année, ce qui est peut être essentiel à notre avenir, c’est gagner une année de sa vie en comprenant aujourd’hui ce qu’on risquerait de ne comprendre que dans un an ou plus.

Si vous ne croyez pas à tout cela, si les prières ne vous disent rien, si les textes juifs vous posent problème, entrez quand même dans une synagogue à kippour, avec un livre de philosophie ou tout ce que vous voudrez, asseyez-vous à l’arrière, étudiez, réfléchissez, faiblissez, sentez pour de vrai la fragilité de nos vies, et partagez à votre façon ce moment de recueillement et d’engagement.

Si vous avez appris les textes, et réussi à nouer une relation personnelle avec eux, alors que ce dialogue, en ces jours de téchouva et en ce jour de Kipour vous soit fructueux.
Si le manque de nourriture devait faire courir un risque réel à quelqu’un, soyez les premiers à encourager la nutrition, et dans le cas contraire, soyez les premiers à faire preuve de courage …

Tsom Kal à tous, que votre jeune ne soit pas une lourde épreuve, mais un enseignement.

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