La vision d’Isaac, Edmond Fleg

Isaac bénit Jacob, ses fils et leur semence,
Puis se tourna vers le mur, en silence;
Et faible sur sa couche, aveugle et sourd.
Ayant connu pour Dieu des maux très lourds,
II attendit la mort, rassasié de jours.

Or, l’Ange d’Élohim vint, à l’heure dernière,
Toucher sa tempe et sa paupière,
Et, rendue un instant à ses forces premières,
Son âme retrouva les sons et la lumière.
Et le mur s’entrouvrit, plein d’esprits et de cris ;

Et le Père mourant vit tous ceux de sa race,
Dispersés et meurtris dans le temps et l’espace.
Et sur les bords des mers et sur les fleuves clairs
Sur les monts et les plaines et les villes lointaines,
Et tout le long des ans sur les jours ondoyants,
et tout le long des âges, sur les siècles sauvages
Le Père se penchait, — pour écouter
La plainte qui montait de sa postérité :

Isaac ! Isaac ! Pourquoi nous as-tu mis au monde ? Nous allons, sans abri ; Nous n’avons point de part à la terre féconde,
Et sur le sol natal nous sommes des
proscrits.
Le faible nous insulte, le poltron nous brave,
L’enfant siffle contre nous ;
Et nous avons pris des âmes d’esclaves,
à force d’user nos genoux.
Au long des chemins nous cherchons des frères ;
Mais nos cœurs, en lambeaux.
Dans la nuit sans fin n’ont d’autres lumières
Que les bûchers en flamme et l’éclair
des couteaux. »

Et nous levons au ciel nos mains épouvantées,
Sans qu’une main d’en haut nous vienne secourir ;
Et sans vivre les joies que d’autres ont chantées,
Nous tombons au sépulcre avant que de mourir.

Ainsi montait la plainte, sans trêve.
Et le Père gémit dans la voix de son rêve :
Tu leur avais promis, Seigneur, après ma mort,
Un pays de palmiers où coule l’huile d’or.
L’ont-ils déjà perdu ? Le cherchent-ils encore ?
Comme ils ont dû pécher, pour mériter leur sort.
Lorsqu’au mont Morïah, victime volontaire,
Sous l’angoisse plié,
J’offrais ma gorge au couteau de mon père,
Par ton ange, Élohim, mon corps fut délié;
Mais regarde mes fils ! A quoi bon ta clémence,S’il faut que mon supplice, après moi, recommence?
Alors Dieu dit au moribond: Isaac, si pour tes fils ta douleur le demande,
Je puis, t’épargnant l’épreuve trop grande,
choisir une autre chair pour y marquer mon Nom,
Et tes enfants seront ce que les heureux sont.
Ils posséderont un coin de la terre,
Et d’autres marcheront exilés du soleil;
Ils se rassasieront au froment salutaire,
Et d’autres souffriront le jeûne sans sommeil.
Ils ne seront point mangés par l’épée,
D’autres nourriront la flamme et le fer ;
Ils auront l’âme claire, au feu d’orgueil trempée, D’autres paraîtront vils à l’univers.
Ils ne connaîtront rien des tristesses profondes
Qui les pouvaient rendre immortels,
Mais d’autres feront sonner au monde,
La voix de l’Éternel!

Ainsi tonnait dans l’étendue
La parole du Dieu fort.
Mais, montrant ses fils de sa main tendue,
Isaac supplia dans la mort :
« Élohim! Élohim! ne change pas leur sort!
Qu’ils vivent, s’il le faut, condamnés au servage ;
Qu’ils errent en sanglots par les lieux et les âges,
Mais qu’ils te louent, Dieu juste, et qu’ils voient ton visage! »
Et Dieu ferma les yeux du Père des souffrants,
Et Jacob mit ses os dans la tombe, en pleurant

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